E d i t o r i a l
La lunette #6
printemps 2005


« De l’eau, de l’eau, de l’eau ! »

Je me souviens encore aujourd’hui du cri désespéré du colonel Barakuda. Nous étions dans le désert irakien, entre deux lignes, et il y avait là une assemblée réjouissante de mercenaires français.

Chacun avait ses motivations et ses désirs secrets. Tous avaient fait le coup aux quatre coins de
la planète mais ils n’étaient pas blasés. Ils gardaient une certaine fraîcheur dans l’action. J’étais guide à l’époque, fixeur on dit. Étant en froid avec les forces de libération américaines et les forces de libération irakiennes, j’étais parti avec les Français en désespoir de cause. J’avais emmené avec moi le Grand Reporter de La Lunette, Jean- Dextre Pendar, qui avait comme couverture à Bagdad une entreprise landaise de foie gras.

Un chouette type, pas bégueule et perspicace. Il avait compris l’âme du pays mais le pays le omprenait mal. En tout cas, personne ne savait que nous étions dans cette partie du désert. Nous attendions que l’une des lignes se rapproche de nous pour savoir de quel côté nous allions combattre. Jean-Dextre réfléchissait au numéro 6 de La Lunette. « Je veux qu’il y ait de l’eau » disait-il, songeur, « que ce soit contemplatif ». Il pensait à ses copains, Troubs, Prudhomme, Dumontheuil, Pendanx, Rabaté, Flao, Schwartz, gédéon, Harambat, Debomy… qui allait écrire et dessiner avec lui dans cette revue formidable.

« Tu crois que La Lunette intéresserait des gens à Bagdad ? » me demandait-il à la nuit tombée, quand le froid nous saisissait. Je ne savais quoi lui répondre. Parfois, quand la fièvre le gagnait, Jean- Dextre parlait de la Birmanie, de l’Afrique, de Bush, de parties de pêche sur la Loire… Il voulait tout dans la revue ! « Laissons la cohérence aux professionnels » criait-il dans le désert. Nos ennemis tardaient, le doute s’installait. Et le colonel Barakuda reprenait comme chaque jour sa litanie : « De l’eau… », « Il ne sera pas dit que je boirai mon Jaune sans eau ! ».

Sacrés Français !

Au moins, avec eux, on rigolait bien.

Christophe Dabitch
FIXEUR À LA LUNETTE
Bonne lecture...